De quoi meurt-on aujourd’hui en Afrique ?

La mort de par ses caractéristiques centrées sur son essence incontournable module notre vécu terrestre. La peur qu’elle suscite constitue l’un de faits les plus marquants de notre existence, et des plus constants dans notre esprit. Ses causes, sa gestion et ses conséquences ont préoccupé l’être humain depuis la nuit des temps, toutes civilisations et toutes cultures confondues. Ses causes, arrimées aux maladies graves, dictent l’attitude du médecin et l’élaboration des politiques de santé publique. D’ailleurs, la gravité d’une maladie repose sur son caractère potentiellement mortel. Mais les maladies mortelles ont une histoire, une géographie et une répartition indissociables des autres composantes de la société : un paludisme sévère causa la mort d’Alexandre le Grand à 32 ans, et la maladie d’Alzheimer celle de Ronald Reagan à 93 ans. Fait remarquable, la mort est aussi inévitable qu’imprévisible, pouvant survenir dans des circonstances exceptionnelles, chez un sujet en pleine santé apparente, le normal devenant subitement pathologique, au cours de l’orgasme par exemple, tel que subi par le cardinal Daniélou à 69 ans : c’est l’épectase.

Du fait de la transition pathologique satellite de la transition démographique, le catalogue sanitaire de l’Afrique est alimenté par deux pôles pathologiques à l’origine des décès : les maladies transmissibles et les maladies non transmissibles. A ces deux principales sources de mort, s’ajoute une troisième, représentée par les accidents de la voie publique.

Les maladies transmissibles, dominées par les maladies infectieuses et parasitaires, avec comme sève nourricière la pauvreté, le manque d’hygiène et l’ignorance, sont responsables de la forte mortalité des moins de cinq ans en Afrique sub-saharienne. Au rang de ces maladies figurent le paludisme, les infections aiguës respiratoires, les maladies diarrhéiques, les maladies de l’eau et des mains sales, la tuberculose, les hépatites virales, les maladies tropicales négligées, le VIH/SIDA. Tout logiquement, la prévention de ces maladies repose essentiellement sur la lutte contre le sous-développement et la vaccination. Il est à noter que l’Europe s’est débarrassée de la plupart d’entre elles, bien avant l’usage des antibiotiques à partir de 1938, par l’hygiène (collective et individuelle) et l’assainissement. L’assise et la propagation de ceux-ci ont été rendues possibles par les progrès techniques nés des progrès scientifiques du XIXè siècle. La vaccination, découverte et mise en œuvre avec la révolution thérapeutique inaugurée par les antibiotiques, a scellé le sort d’un bon nombre de ces maladies. Ainsi ont été vaincus ou combattus la poliomyélite antérieure aiguë, la variole, la rougeole, l’hépatite virale B, la diphtérie, la coqueluche, le tétanos, etc. Les maladies infectieuses dépourvues de vaccins, comme l’hépatite virale C, le paludisme ou le VIH/SIDA, restent une préoccupation.

Les maladies non transmissibles dont font partie l’hypertension artérielle, le diabète, les cancers, les maladies dégénératives et les autres maladies métaboliques gravitant autour de l’obésité, revêtent l’allure d’épidémies en raison de leur prévalence sans cesse croissante en Afrique sub-saharienne. Il s’agit de maladies ou d’états morbides multifactoriels, résultant de l’intrication à des degrés variables de déterminants héréditaires, hormonaux, culturels, alimentaires et environnementaux, et de ceux en lien avec le mode de vie. L’obésité qui en constitue la parfaite illustration est favorisée par le trop gras, le trop sucré et le trop salé. A sa genèse peuvent également participer l’hérédité, la perception positive dont elle jouit dans l’opinion publique qu’impacte le standard du corps idéal (le concours miss Awoulaba met en valeur les rondeurs de la femme ivoirienne), les troubles hormonaux, les troubles psychiques source de boulimie, la sédentarité (entretenue notamment par l’urbanisation), etc.

Cependant, la distinction maladies transmissibles/maladies non transmissibles est en partie schématique, donnant raison à Paul Valéry : « Tout ce qui est simple est faux, tout ce qui ne l’est pas est inutilisable ». Ainsi, bien que non transmissibles, certaines maladies peuvent résulter de causes transmissibles  : le cancer du foie, classé maladie non transmissible,  peut résulter d’une hépatite virale B ou C, maladie transmissible ; l’infection au papilloma virus humain (transmissible) peut faire le lit d’un cancer du col de l’utérus ; la bilharziose urinaire, maladie parasitaire,  peut faire le lit d’un cancer de la vessie ; le cancer de la prostate, maladie non transmissible, comporte une part d’hérédité (c’est le plus familial des cancers), tout comme l’obésité ; celle-ci est impactée par l’alimentation qui n’est pas sans lien avec les habitudes alimentaires, élément essentiel de la culture ; le tabagisme, parfois transmis et acquis par mimétisme, favorise la survenue du cancer du poumon ; la drépanocytose, maladie non infectieuse et “non transmissible”, est absolument héréditaire, c’est-à-dire transmise de père (ou mère) en fils (fille) ! Il résulte de ce qui précède que la vaccination contre l’hépatite virale B prévient le cancer du foie, et celle contre le papilloma virus humain le cancer du col de l’utérus. De même, le conseil génétique et le diagnostic prénatal (en vue d’une éventuelle interruption de la grossesse) servent de socle à la prévention de la drépanocytose.

Aux deux grandes catégories de pourvoyeuses de morts faites de maladies, s’ajoutent les accidents de la voie publique. Ces accidents sont surtout imputables au mauvais état des routes et des engins, et aux comportements inappropriés (emprise de l’alcool et de stupéfiants, excès de vitesse, etc.). Ils sont une cause majeure de décès en Afrique, continent détenteur du plus fort taux de mortalité routière dans le monde (1,35 million de décès par an ; 26,6 pour 100.000 habitants, trois fois plus qu’en Europe, selon l’Organisation Mondiale de la Santé).

Le chapitre des maladies transmissibles ira se rétrécissant en Afrique sub-saharienne, au profit des maladies non transmissibles. La dynamique du développement permettra, par le biais de l’hygiène, de l’alimentation et de la vaccination, ici comme ailleurs, de venir à bout des maladies infectieuses et parasitaires. L’habituel caractère chronique des maladies non transmissibles impose un traitement et un suivi conséquents sur de longues années, conférant et entretenant une vie quasi-normale, et raffermissant la double mission de la médecine, ajouter des années à la vie et de la vie aux années.

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