Être médecin : quel beau métier !

Prenant en charge les maux du corps et de l’esprit et longtemps arrimé au sacré, l’art de soigner a, depuis la nuit des temps, été auréolé d’une aura et d’un prestige particuliers. Spéciale a toujours été la place du dispensateur de soins dans la société, au point d’amener les acteurs à se constituer en une classe relativement fermée, faite notamment d’un souci et d’une volonté de perpétuation traduit par une transmission de l’art de père en fils. Il devient alors nécessaire de rappeler que, de même « qu’on ne naît pas homme, on le devient » (Érasme), et « qu’on ne naît pas chrétien, on le devient » (Tertullien), de même, on ne naît pas médecin, mais on le devient. Efforçons-nous donc de rester lucides, en préconisant la médecine à ceux qui à la fois la peuvent et la veulent. Le particularisme caractéristique du métier de soins tire son origine dans sa cible, dans son essence et dans ses objectifs, et comporte des conséquences parfois dommageables.

Le prestige inhérent à l’art de soigner est indissociable de la peur de la mort qui taraude presque constamment notre esprit. La charge émotionnelle que véhicule la mort (dont la maladie est perçue comme l’antichambre) sert de socle à l’image du soignant, tout aussi vénéré que critiqué, les deux participes passés étant l’envers et le revers d’une même pièce de monnaie. Chargé de reculer l’issue fatale, le soignant doit entretenir et amplifier l’espoir qu’il génère, et toujours imaginer ce qu’il y a lieu de faire, même lorsque manifestement, il n’y a plus rien à faire. L’espoir qu’il suscite va parfois au-delà du raisonnable, mais trouve souvent sa justification dans les pouvoirs de la médecine, induits par les fulgurants progrès par elle réalisés sur le double plan diagnostique et thérapeutique au cours du XXè siècle. La réputation liée à ces progrès (dont dépendent à la fois sa grandeur et ses tentations) lui fait parfois attribuer abusivement l’exclusivité de la paternité de l’allongement de l’espérance de vie. Cette erreur de jugement galvanise la réputation du médecin assimilé à un magicien et à un sauveur. L’imagerie, la biologie et les importants arsenaux thérapeutiques ont permis à la médecine de plus évoluer en un siècle qu’au cours des trois derniers millénaires, tout en permettant de tirer davantage de leçons de sa pratique. Cependant, soigner ne consiste pas seulement à apparier correctement maladie et traitement. Pour atteindre le but de son art consistant à décrypter les énigmes du corps et de l’esprit pour reculer les frontières de la mort et élargir l’espace de la santé, le médecin doit constamment avoir à l’esprit les fondamentaux caractéristiques de l’être humain et de la biologie.

Dans sa noble mission, la médecine n’a pas vocation à s’opposer à la nature, mais plutôt à s’y apposer : aucun remède ne remplacera le sommeil, aucun fortifiant ne saurait venir à bout de la fatigue née d’un manque de sommeil, aucun remède ne pourrait se substituer à une bonne alimentation, néfastes sont les produits visant à dépigmenter la peau pour en modifier la couleur naturelle. La médecine a pour cible l’être humain, « sujet merveilleusement vain, divers et ondoyant » (Montaigne), tant dans son aspect organique que dans son aspect mental. Située au carrefour des sciences humaines et des sciences exactes, elle en permet un maillage et rend constamment compte de la variabilité du vivant. Celle-ci relève d’une notion capitale, trop souvent oubliée, permettant une interprétation lucide des paramètres, régis par une moyenne, aussi bien chez le malade que chez le bien portant, valable d’un point de vue collectif mais peu pertinente à l’échelle individuelle. L’individu est constamment différent de tous ses autres semblables, et l’individu est différent de lui-même d’un instant à l’autre. De même, des sujets exposés au même risque ne font pas tous la maladie y afférente : le tabagisme augmente considérablement le risque de cancer bronchique, mais tous les tabagiques ne font pas de cancer bronchique, et le cancer bronchique peut survenir chez un non tabagique. Le cancer de la prostate est le plus familial des cancers, son risque de survenue étant nettement plus élevé chez le sujet dont un membre de la famille est atteint. Il en est de même de la goutte, régie par une dose d’hérédité. De même qu’un facteur de risque n’expose pas toujours à la maladie y afférente, de même un atout ne garantit pas forcément l’avantage y relatif : de bonnes études ne font pas toujours le lit d’une belle carrière, celle-ci pouvant dépendre de bien d’autres paramètres. La même hygiène préventive de raisonnement (Jean Rostand) est valable dans la démarche afférente au pronostic des maladies : le délai de survie d’une maladie grave repose sur une moyenne, valable pour la maladie, mais non valable pour le malade. Une maladie grave responsable d’une forte mortalité ne tue pas tous ses victimes : tel fut le cas de la peste à la Renaissance qui tuait plus de la moitié des adultes atteints, mais dont certains en furent fort heureusement guéris. Ainsi, la biologie et donc la médecine incitent à avoir une perception dynamique et non figée de la vie et des êtres, soumis à de constants changements, et dont chaque état est presque toujours multifactoriel. C’est là un des fondements de la sagesse. La seule présence du bacille tuberculeux dans le corps n’engendre pas la tuberculose, dont la survenue résulte de facteurs fragilisant qui favorisent la prolifération du germe. L’extrême diversité des cas par lui observés enrichit le médecin, l’éduque, induit inévitablement et imperceptiblement en lui prudence, doute, humilité, recul, réserve et quête de sens (aussi bien des mots que des concepts à revisiter perpétuellement), en raison de cette extraordinaire leçon née de la marge d’erreur issue de l’arrimage d’une âme à des chiffres. L’attitude péremptoire que traduit le recours aux adverbes « toujours » et « jamais » est dépourvue de pertinence en médecine.

Le recours aux statistiques couplé à la bonne collecte des données a, au fil du temps, atténué l’erreur consistant à établir un lien de cause à effet entre un fait et un autre sur la seule base de l’antériorité du premier sur le second. On a ainsi pu démêler association fortuite, facteurs favorisants, facteurs de risque et facteurs causaux : l’obésité fut ainsi identifiée comme faisant le lit (donc facteur de risque) de l’hypertension artérielle, de la goutte et du diabète, pouvant survenir à des degrés variables chez le même individu (morbidités associées).

Ainsi, d’un point vue intellectuel, la médecine reste un vaste champ inépuisable, propre à satisfaire la curiosité la plus poussée de tous les genres de cerveaux, à alimenter le questionnement le plus large, le plus profond et le plus fécond sur l’être humain, à tirer parti de l’expérience et de son caractère trompeur, à se garder de simplifications abusives, à permettre une connaissance affinée de l’être humain, tant dans son anatomie que dans son fonctionnement. Rien de l’humain ne saurait laisser indifférent le médecin. Toutes ces considérations, valables lors de la formation initiale du médecin, restent valables dans sa pratique quotidienne résultant de l’apprentissage issu de l’examen minutieux de chaque cas, source d’enrichissement et d’incitation à la réflexion, à la seule condition d’y consacrer le temps et l’attention nécessaires, et de se soustraire au diktat du cumul matériel. Le cerveau objet de vivacité parce que constamment sollicité peut alimenter la raison et l’imagination, la première étant l’intelligence en exercice, la seconde l’intelligence en érection (Victor Hugo).

Ainsi perçu et conçu, l’exercice de l’art médical est source d’épanouissement, le praticien ne pouvant ne aucun cas se douter de son utilité sociale. Cette posture est d’autant plus perceptible que l’on vit dans un pays aux ressources limitées, fait d’une faible couverture sanitaire, de déserts médicaux et de nombreux besoins et défis. La sollicitation est ainsi maximale, le sens de sacrifice acéré, l’ennui constamment absent, et le don de soi permanent. L’ouverture d’esprit aide à la hiérarchisation des priorités (au profit des actions à fort impact en termes de santé publique), au décloisonnement de la pensée, permettant de voir au-delà des frontières de sa spécialité afin de toujours penser global. Dans ce contexte où tout est à faire, le goût du défi est amarré au rôle de pionnier et au souci de débroussailler. Ce rôle est à considérer comme assigné à tous les acteurs de la chaîne sanitaire dont l’élite doit aider à la sélection de paramètres pertinents vers lesquels sont orientées les ressources et donc les décisions politiques. Ainsi, par son essence, par ses méthodes, par sa mise en œuvre et par ses objectifs, la médecine démontre, bien avant Frazier, que la nature est probabiliste, l’information incomplète, les ressources limitées, les résultats essentiels et les décisions inévitables.

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