Du troisième millénaire avant Jésus-Christ au troisième millénaire après Jésus-Christ, l’attitude de l’homme face aux épidémies est restée quasi-intacte

L’esprit humain est constamment taraudé par la peur de la mort. Celle-ci reste une monstruosité énigmatique, tout en étant à la fois naturelle, quotidienne, universelle, inévitable, aléatoire et indéterminée. Cette peur de la mort est indissociable de celle de la maladie qui peut en être la manifestation annonciatrice. D’elle résultent le respect et le culte, mais aussi les critiques parfois acerbes dont sont l’objet les soignants. D’elle résulte la noblesse de l’art médical et la place souvent particulière accordée aux soignants dans la société. D’elle résulte la délicatesse et l’adossement à la morale de l’art de soigner, au point d’être l’objet d’un cadrage depuis les temps immémoriaux, à travers des serments (le plus célèbre étant celui d’Hippocrate) et des règles de conduite, à l’instar de celle évoquée par Maimonide dans sa prière. D’elle résulte l’immuabilité et l’ubiquité de toutes les attitudes, fortement empreintes d’irrationalité, adoptées aussi bien par nos lointains ancêtres face à la peste et à la lèpre, que par nous-mêmes face à la Covid-19 : déni, rejet, stigmatisation, discrimination, recherche de bouc émissaire, mise à l’épreuve de vertus, croyances aux traitements miracles, prolifération de marchands d’illusions et d’experts auto-proclamés, mise en lumière d’illustres inconnus, etc. A tous ces faits bien connus, s’ajoutent l’emballement et le tintamarre médiatiques caractéristiques de ce troisième millénaire commençant.

De l’Antiquité à nos jours, les épidémies dont a souffert l’humanité sont multiples, allant de la peste à la Covid-19, en passant par la lèpre, le paludisme, la syphilis, la tuberculose, le choléra, la variole, la grippe espagnole, la fièvre typhoïde, la fièvre jaune, et le SIDA.  La découverte des microbes est récente, et remonte seulement à la fin du 19ième siècle, l’origine des épidémies ayant été longtemps rattachée à la colère des dieux ou de Dieu, aussi bien dans les sociétés polythéistes que dans celles monothéistes. Cette approche est encore présente, et a été évoquée à l’apparition de la Covid-19, rattachée par certains à une punition divine. La peste qui a décimé une bonne partie de la population romaine au 2ièmesiècle a été attribuée à la vengeance d’Apollon.

A l’occasion de la peste noire au Moyen-Âge, l’origine du mal échappant aux médecins, des coupables sont recherchés à travers l’Europe : le juifs, missionnaires du Satan, furent pointés du doigt et exterminés à certains endroits. A ses débuts en 1982, le SIDA fut appelé le “cancer gay” ou “4 H” (Homosexuels, Haïtiens, Hémophiles et Héroïnomanes). Les homosexuels restent considérés comme les principaux coupables, et l’expression d’une punition divine a été partout évoquée.

La combinaison dont se vêtent les soignants lors des épidémies de l’époque contemporaine sont atypiques et voisines de celles portées au cours de la peste dans l’Antiquité et de la lèpre au Moyen-Âge. Les lépreux inspiraient une telle crainte au Moyen-Âge qu’ils étaient traités d’une manière aussi singulière qu’inhumaine dans toute l’Europe : ils devraient se vêtir d’un accoutrement (manteau, gants et chapeau garnis d’un cordon blanc) permettant de les reconnaître de loin (afin d’éviter de les croiser), et se munir d’une cloche qu’ils devaient agiter pour prévenir de leur approche ; ils étaient dans certaines régions interdits de mariage ou contraints au divorce ; à leur décès, ils n’étaient pas enterrés dans le même cimetière que les autres chrétiens. La contamination par voie sexuelle de la syphilis renforça la stigmatisation des malades : à son arrivée à l’hôpital, le syphilitique était fouetté avant d’être soigné, histoire de lui faire passer le goût du péché de la chair. Louis XIV ordonna que toutes les filles publiques de Versailles aient les oreilles coupées. Au Moyen-Âge, la variole était si redoutée que tant qu’un enfant ne l’avait pas eue, il n’était considéré ni comme un enfant légal, ni comme un héritier potentiel. Au début du SIDA, l’on étudia en Suède un projet d’enfermement des séropositifs dans un îlot de l’archipel de Stockholm, comme on enfermait les pestiférés de Venise au Moyen-Âge.

Le déni et le rejet de la faute sur autrui sont au chapitre des comportements que génèrent les épidémies. La syphilis fut ainsi appelée « le mal français » par les Italiens, et le « mal de Gênes » par les Français. Les deux médecins qui annoncèrent les premiers cas de choléra en France au moment où l’épidémie faisait rage en Pologne, furent hués et humiliés. De même, l’origine de la Covid-19 a été l’objet de nombreuses préoccupations et accusations, au fur et à mesure de sa propagation à des pays qui s’en croyaient épargnés. Le recours aux remèdes miracles, aux offrandes, aux sacrifices et aux prières, a été observé autant avec la lèpre et la peste qu’avec le SIDA et la Covi-19. Le rôle des marchands d’illusions a été très marqué au cours de la Covid-19, favorisé par les réseaux sociaux qui exercent sur l’opinion un attrait et une adhésion magiques. Le caractère planétaire du SIDA et de la Covid-19 a accéléré la recherche, et permis la prompte découverte de l’agent responsable, de vaccins et de traitements. La solidarité internationale s’est imposée, la protection des riches étant indissociables de celle des pauvres.

Un fait a en outre caractérisé la Covid-19 : la pression médiatique et celle de l’opinion publique, générées par l’extrême rapidité de l’accès à l’information. Les discussions entre savants, leurs hypothèses, leurs hésitations et leurs doutes sont étalés sur la place publique, parce que promptement relayés par les réseaux sociaux au rôle devenu prépondérant dans une société accordant le prix fort à l’immédiateté. Le fort accès à l’information a généré des experts auto-proclamés, la pression médiatique n’incitant ni au silence, ni à la retenue, ni à la modération. A ces facteurs s’ajoute l’importance des moyens financiers qu’exigent la recherche médicale et les soins, parfois source d’énormes conflits d’intérêts.

Le survol des épidémies vécues par l’humanité met en exergue la constance du comportement humain face à ces drames, avec un recul de la raison, la primauté de l’affect et l’irruption d’attitudes instinctives induites par notre peur de la mort. Ces attitudes souvent irrationnelles traduisent et rappellent notre condition humaine.

Les deux épidémies que sont le SIDA et la Covid-19, sont survenues dans un contexte marqué par :

  • le rapprochement des continents réduisant considérablement la taille de notre planète en raison de l’importance des moyens de communication ;
  • des canaux et des moyens d’informations inégalés, renforçant la pression et l’activisme de l’opinion publique auxquels ne sauraient être insensible n’importe lequel des décideurs ;
  • la naissance d’un genre très particulier d’experts, dont l’expertise repose sur de l’inconnu ;
  • des réflexions et des actions dont tirera partie l’ensemble du système de santé.

La Covid-19 a mis en exergue les limites de certains dispositifs, tel le Règlement Sanitaire International, dont la prise en compte servira à l’amélioration de la lutte contre d’éventuelles épidémies futures. La Covid-19 a en outre hissé la santé au firmament des préoccupations politiques, et rendu obligatoire la solidarité entre riches et pauvres, toute protection limitée étant vouée à l’échec. Ainsi se trouvent indirectement combattus dans les faits, deux des sept péchés capitaux que sont l’avarice et l’envie : Grégoire le Grand apprécierait !

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