Docteur, je ne veux pas servir de cobaye

L’être humain est changeant, ondoyant et inconstant. Deux concepts caractérisent cette constance au changement : la variabilité inter-individuelle (il n’existe pas deux individus absolument identiques) et la variabilité intra-individuelle (l’individu est différent de lui-même d’un instant à l’autre). A cette tendance au constant changement, s’opposent deux constances : l’égoïsme et la peur de la mort. La gestion des hommes a presque toujours reposé sur l’apprivoisement et le maniement de ces deux concepts, à travers un savant mélange de la ruse à la force. L’égoïsme humain est tel que chacun de nous veut profiter de l’expérience et des leçons tirées d’autrui, oubliant qu’il constitue, comme tous ses devanciers et tous ses successeurs, et dans toutes les circonstances, un maillon de la chaîne ininterrompue de la race humaine.

L’envahissement de l’esprit par l’égoïsme érode notre raison et notre faculté de discernement. Le refus du malade de servir de cobaye en est la parfaite illustration. Il est vrai que des esclaves et des détenus ont été contraints à servir de sujets d’essais thérapeutiques, avant la vulgarisation de l’administration de médicaments aux puissants, aux nantis puis à la population générale. Il est aussi vrai que l’affinement des essais et le respect des règles éthiques y afférentes ont conduit au respect du principe de consentement éclairé des personnes enrôlées dans les essais thérapeutiques. Ces essais sont effectués sur un nombre limité de personnes, de sorte qu’ils sont inappropriés à la mise en évidence d’accidents ou d’effets collatéraux rares, que seule permet l’utilisation à grande échelle après la mise sur le marché. C’est le principe de la pharmacovigilance. En d’autres termes, à chaque fois que nous utilisons un médicament, nous participons inconsciemment à la détection d’éventuels effets secondaires qui une fois mis en évidence, guideront l’attitude du médecin pour les malades vus après nous. Nous sommes donc tous des cobayes.

De même, nous tirons parti de l’expérience du médecin que nous consultons, à travers sa maîtrise du métier issue des erreurs commises sur les consultants qui nous ont précédés et des leçons qu’il en a apprises. Des éventuels erreurs et tâtonnements issus de notre consultation seront tirés des enseignements au profit des prochains consultants. Tous les consultants donc des cobayes.

Chercher à être pris en charge par un médecin expérimenté relève d’une conduite légitime, reposant cependant sur la prise en compte inavouée ou inconsciente des leçons que ce médecin a tirées de ses faits et gestes antérieurs. Par le biais de la consultation dont nous sommes l’objet, nous entrons dans la chaîne enrichissant son expérience et dont bénéficieront les malades futurs. Nous sommes donc des cobayes.

Ainsi, malgré nous, nous devenons utiles à ceux dont nous sommes les devanciers, et bénéficiaires des leçons tirées de la pratique médicale exercée sur nos devanciers. Les faits viennent ainsi au secours de la vertu en rappelant notre communauté de destin, et en battant en brèche l’égoïsme qui abrite constamment l’esprit humain.

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